Chronique d'un destin peu ordinaire.

Publié le par La_Babiche

Avec ses yeux
.9.

Je crois que cela devait être une bonne semaine après notre dernier échange, peut être dix jours. Le silence avait meublé le temps entre ces deux dates, ces deux rencontres. Rien n’était jamais planifié, convenu, consenti. Non, tout se faisait instinctivement sans que nous n’ayons besoin de nous fixer des dates, jours, heures. Il nourrissait avec art, car sans le vouloir je pense, un goût non dissimulé pour l’improvisation, la surprise…Jamais je ne pouvais savoir quelle couleur prendraient les mots que je verrais apparaître sur cet écran, c’est peut être pour cette raison que j’étais comme envoûtée, acquise à son être pourtant si immatériel ?
Il m’est tellement difficile de sélectionner dans cet échange, les bribes que je m’accorde le droit de revivre, de narrer avec émoi sans que sa pudeur ne puisse être atteinte. Je voudrais pouvoir retranscrire tous les mots qu’il a su poser sur mon corps de femme, comme sur mon âme de rêveuse. Il suffisait que je lui donne quelques couleurs pour qu’il en fît un arc-en-ciel devenant si grand qu’il en masquait l’immensité azure, il pouvait rendre cet écran transparent au point que je le devinais lui, lui, lui…
Je dirais qu’il était artiste, pathétique, poète, peintre, philosophe, naturaliste, utopiste, triste : il pouvait sculpter tel un diamant irisé une robe de diva sur mon corps qu’il magnifiait, il savait parler de la course véloce des gazelles en liberté, puis sa pensée s’évadait vers les entrailles de la terre pour en compter le cheminement pour enfin, s’arrêter sur la description assez commune d’un café oublié de tous, là-bas planté du côté de ses terres… Je découvrais que derrière ce « help me » qui restait comme emprisonné dans ma fine main, se cachait un être en souffrance mais surtout, un être intelligent, qui faute d’avoir appris aux côtés des hommes, avait su apprendre auprès des bêtes, des fleurs, des livres peut être…je ne sais pas.
Avec ses yeux, à travers son regard dispersé, chaque chose devenait une danse fusionnelle entre l’objet et son environnement, entre l’être et son milieu, entre  l’orchidée et la rose, entre moi et lui…Oui, je me souviens très bien des mots qui sont apparus au cours de cette soirée automnale, il avait décidé de m’emmener près de lui au bord d’un océan que je ne connaissais pas, celui qu’il peignait de ses mots, de son affectivité d’homme marqué, de sa sensibilité toute céleste :

«La plage immense dans mon coeur berce la mouvance d'un autre monde. Les mouettes aux cris aigus et au vol  gracieux m'ouvrent la porte des cieux. Le flux avait laissé sur la plage son sillon sur le sable, la vague blanche d'écume venait mourir seule avec ses changeantes lueurs, ouvrant le chemin de mon coeur. Parfois, le vent soulevait mes cheveux dans cet univers sableux, je me promenais heureux. Je ne pensais plus à rien, seule la nature me tenait la main me faisant découvrir le chemin de la félicité, me guidant dans son univers où seul le bruit du ressac parlait de voyage. Rage, haine, torture, martyr…tout était balayé par la douce musique de l’écume qui tapait l’enclume de mon âme envolée. Est-ce cela le bonheur ? Je ne savais pas, mais le temps d’un voyage immobile je goûtais la saveur inimitable de l’océanique douceur »

Et pour rien au monde, je n’aurais pu manquer ces moments là où il savait avec courage brimer sa propre déchirure. C’était l’univers des superlatifs, un monde à lui que les autres avait oublié de découvrir et de fait, je me sentais presque égoïste de dissimuler de la sorte pareil trésor. Mais je pensais aussi que quiconque aurait ouvert ses yeux et surtout son cœur, aurait pu l’approcher…Alors, de la culpabilité à la fierté, le pas était devenu invisible, de la compassion à l’amour, la frontière était devenue étanche. Et j’aimais sentir l’eau venue de son secret ruisseau, perler sur ma propre personne. Ce soir là, je coupais l’ordinateur en étant à la fois sirène, pierre précieuse et souffle incandescent. Que serais-je demain ? Je ne le savais pas, ce qui me donnait la force d’assumer cette passion que son eau purificatrice ne pouvait éteindre.

A suivre

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Publié dans Mes écrits

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